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Velours Grégoire

 

Nous voulons ici vous parler des spécimens uniques en leur genre et très intriguants que sont les velours Grégoire.

Gaspard Grégoire est né à Aix en Provence le 20 octobre 1751 et mourut le 12 mai 1846.

Il appartenait à une famille de marchands de soie. Depuis longtemps, à Aix, on élevait le ver à soie, mais on fabriquait également des étoffes de soie. A 26 ans, travaillant dans le commerce paternel, il eut l'idée de ses velours peints et entreprit ses essais pour réaliser son invention.

Il lui fallut une somme considérable d'études, de recherches, de temps passé et de dépenses d'argent pour pouvoir réaliser ses premières oœuvres qui suscitèrent l'étonnement et l'admiration de toux ceux qui les virent à Aix.
Alors plein d'espoir et de confiance dans l'avenir de sa découverte, il chercha à en tirer gloire et profit et décida donc d'aller à Paris pour y présenter son invention à des amateurs nombreux, riches et influents, et obtenir des privilèges.

Il parvint à présenter les premiers essais de ses velours encore imparfaits au haut fonctionnaire qui dirigeait alors le Département des arts du Royaume, le comte d'Angiviller.
Il obtint des encouragements et une aide matérielle. Il fut même logé aux Galeries du Louvre.

Il importe avant de continuer ce petit récit, de décrire un peu ce qu'étaient ses fameux tissus.
Il faut d'abord expliquer que l'on ne connaît pas le détail des techniques de Grégoire. En effet, nous savons par un passage d'une lettre d'une nièce de Gaspard Grégoire, que peu de jours avant sa mort, son histoire ayant assez mal tourné comme on le verra plus loin, ce dernier avait brûlé tous les papiers concernant son invention des velours.

Toutefois, il semble certain qu'il n'y ait là aucune technique mystérieuse, mais simplement le fruit d'un ingénieux tour de main, un savoir faire et une dextérité acquis à force d'efforts incessants, de travail laborieux et de pugnacité furieuse. " Cent fois sur le métier, remettez l'ouvrage, polissez-le, et le repolissez encore… ".

Les velours de Grégoire reproduisent à la perfection des portraits comme ceux de Napoléon, du Pape Pie VII, de Louis XVIII ou de la duchesse d'Angoulème, des reproductions d'œuvres célèbres de Raphaël, Greuze, des fleurs… Le Musée historique des Tissus de Lyon présente de nombreux velours Grégoire.

Les velours Grégoire ne dépassaient en principe jamais 27 cm x 30 cm, en tout cas pour ceux qui étaient réussis, car il fut soumis souvent et longtemps à la pression exerçée comme on le verra plus loin, par le comte d'Angiviller, son créditeur de l'état, pour réaliser ses velours en grande largeur, c'est à dire autour de 50 cm.

Nous venons de dire que les velours Grégoire représentaient des dessins très détaillés comme des portraits. La technique extraordinaire et unique de Grégoire tient au fait que ces dessins ne sont ni façonnés (comme ils le seraient à l'aide d'un métier à la tire, car n'oublions pas que la mécanique Jacquard n'éxistait pas encore), ni imprimés comme ils auraient pu l'être sur le tissu uni après tissage. Grégoire peignait ses portaits sur la chaîne avant le tissage. Pour comprendre un peu mieux la prouesse de Grégoire, disons deux mots de la description d'un velours.

Le velours uni est composé au minimum de deux chaînes, dont l'une, nommée chaîne de fond sert à tisser normalement selon une armure simple (comme le taffetas), le corps du tissu.
La seconde chaîne, nommée chaîne poil ne concourre qu'à la production du dessin, matérialisé par des touffes de poil, et ne s 'occupant pas du fond du tissu.
Ces deux chaînes sont ourdies sur deux rouleaux différents pour la raison suivante : Le fond du tissu, en taffetas ou en satin, consomme une certaine quantité de fil de chaîne dans un mètre de longueur ; disons par exemple que pour un mètre de velours, il faut compter 1,10 m de longueur de la chaîne de fond (10% d'embuvage). Le dessin, en velours consomme, pour la même longueur de tissu, infiniment plus de chaîne, pour la simple raison de son cheminement autour des fers qui permettent de créer des boucles qui seront coupées en deux pour former les touffes de poil. Cette longueur consommées varie, bien entendu en fonction de la hauteur des poils de velours, et donc de la hauteur des fers à couper. En moyenne, pour tisser un mètre de tissu, il faudra 7 mètres de poil (peut-être moins pour les velours Grégoire, ce dernier limitant la hauteur du poil en utilisant des fers à couper peu hauts).

On comprend que les deux chaînes, pour 1 mètre de tissu, devant fournir 1,10 m pour le fond et 7 m pour le poil doivent impérativement être placées sur deux rouleaux différents, le rouleau de fond et le rouleau de poil. Mais cette petite explication nous fait comprendre toute la difficulté du travail de Grégoire :

En effet, puisque pour 1 cm de dessin réalisé par le poil, il faut consommer 7 cm de ce fil poil, on réalise bien que le motif peint sur la chaîne poil avant tissage devra subir une déformation d'un rapport de 1 à 7 pour retrouver une proportion normale lors du tissage. Ceci est assez aisément envisageable pour un motif simple ou abstrait, mais que dire lorsqu'il s'agit de représenter très fidèlement le portrait de l'Empereur ? ? ?

Regardez maintenant ci-dessous le portait du Pape Pie VII qu'il l'a représenté.

Portait de Pape Pie VII en velours Grégoire

 

L'ouvrage d'Henri Algoud (1908), " Gaspard Grégoire et ses Velours d'Art " décrit en 72 pages l'histoire de Gaspard Grégoire et son procédé de tissage de velours.
C'est à notre connaissance le seul ouvrage traitant de ce sujet.
Le CVMT (Conservatoire des Vieux Métiers du Textile) en a scanné un exemplaire et en a réalisé un CD-Rom vendu par l'Association, que vous pouvez vous procurer (voir page d'accueil).

Gaspard Grégoire n'ayant pu réussir à tisser ses velours en plus grande largeur comme l'exigeaient ses créditeurs, en la personne du comte d'Angiviller, tomba en disgrâce, puis dans l'oubli total.

Après lui, plusieurs imitateurs, comme les lyonnais Herguez, Garin, Henry, ou encore Martin en 1894, tentèrent de reproduire sa technique, mais aucun ne parvint jamais à l'égaler.
Plus tard, des imitations intéressantes furent obtenues par l'impression sur chaîne, toutefois, la planche gravée, quelque habilement combinée et appliquée qu'elle soit, ne peut donner les finesses du pinceau de Grégoire, ses demi-teintes, ses ombrés, ses fonfus, ses contours souples, adoucis, déliés. Ce ne sont donc pas des velours Grégoire...