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Ma navette

Un canut qu'un temps de disette
Forçait à chanter tous les jours
Disait à sa chère navette
Objet de ses meilleurs amours :
La morte , hélas ! a remplacé la presse
Où ton travail entretient mon bras,
Et aujourd'hui que nous n'avons plus de presse
Repose-toi mais ne t'engourdis pas.
Un jour que j'étais en chômage
Un brave canut de Lyon
Me rencontrant à la Déserte
M'emmena droit au Gourguillon.
Fier d'être assis sur sa noble banquette,
Dans l'art de la soie je marchais à grand pas.
Ca n'est plus cela, ô ma chère navette,
Repose-toi mais ne t'engourdis pas.
Dans cette ville où, tout de même,
La Fabrique est le plus bel art,
Des hommes, trop pleins d'esprit,
Ont, par malheur, inventé la Jacquard.
Alors depuis nous laissons la clinquette
Le jacquardié remue aussi les bras,
Et comme nous, il dit à sa navette :
Repose-toi mais ne t'engourdis pas.
Tu as fait assez pour la Fabrique,
Tu as su apprendre, dans ma main,
Aux apprentis de ma boutique,
Fabriquer du gros de Naples et du satin.
Mais quand je viens de monter un florenc ,
Que même mon marchand met à bas,
Je vois toujours une lueur d'espérance,
Repose-toi mais ne t'engourdis pas.
Je peux passer partout sans blâme,
Aux marchands j'ai rendu leur poids;
Je n'ai pas humidifié leur trame,
Malgré la gêne où j'ai été cent fois.
Si tu as parfois, glissant sous la façure,
Dégringolé de haut en bas,
Tes fils jamais n'en ont fait d'écorchures;
Repose-toi mais ne t'engourdis pas.

Louis-Etienne Blanc (1777-1854)