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Monsieur Mattelon


©Photo Ph.Demoule

Sources :
Nos entretiens avec lui et ...
MÉMOIRE DU SIÈCLE
Emission de France-Culture
Georges Mattelon, maitre tisseur.
Proposée par Thierry Aveline.
1re diffusion: 21 août 1997.

 

 

 

 

 

 

 

 


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Métier de caméléon

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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rouet lyonnais (canetière)

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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Ourdissoir 1830

 

 

 

 

 

 

 

 

 


©Photo Ph.Demoule
Mr Mattelon confie ses secrets à Claire Demoule, de l'Atelier du Caméléon

Avril 2004 : Monsieur Mattelon vient de nous quitter à l'âge de 91 ans.

Monsieur Mattelon, célèbre figure Croix-Roussienne (la Croix-Rousse est un quartier de Lyon, une colline qui surplombe la ville et sur laquelle s'installèrent les canuts, tisseurs à bras de soie) est né en 1913. Il fétera donc ses 90 ans cette année. Selon un site suisse qui s'occupe de l'ethymologie des noms de famille, Matalon et Mattelon sont des formes populaires qui prennent leur origine dans le mot latin "maturus", qui signifie "mûr". Georges Mattelon porte donc à merveille son nom. Non pas du fait de son âge, mais par la maturité qu'il a acquise dans son art au fil des années où il l'a exercé et continue encore. Car trente ans après l'âge de la retraite, on peut voir Monsieur Mattelon s'affairer dans son atelier de tissage à bras de soieries, à la Croix-Rousse. Il y possède encore 4 métiers du 19° siècle, classés aux Monuments historiques.


©Photo Ph.Demoule

Avant de vous raconter l'histoire de sa vie, je dois vous dire que Mr Mattelon nous a précieusement aidé lors de notre propre démarrage, en 1979, nous prodiguant des conseils et nous fournissant une partie du matériel qui nous faisait encore défaut.


©Photo Ph.Demoule

Mr Mattelon devant son métier de taffetas caméléon


Originaire de Haute-Savoie, Georges Mattelon, fils de cultivateur en région frontalière avec la Suisse se retrouve à Lyon après que sa mère, veuve de son époux tué à la guerre de 14, se remarie en 1919 avec un tisseur originaire de la Loire.
Lorsqu'il fit son apprentissage, vers 1930, la Croix-Rousse vivait au rythme du bistanclac, mot né du bruit que faisait le métier à tisser à bras. Il y avait encore alors des centaines d'ateliers qui faisaient vivre et travailler un grand nombre de lyonnais.
Au dernier étage du 10 de la rue Richan, à la Croix-Rousse, se trouve l'atelier de Mr Mattelon qui comptait autrefois 9 métiers à tisser, et en comporte encore quatre.

Vivant son enfance en Suisse jusqu'en 1922, puis revenant à Lyon en 1927, où ses parents achètent une maison pour s'installer, ces derniers trouvent un atelier au quatrième étage d'une maison, rue du Bon Pasteur.

Dans les années 1920, la Croix-Rousse est encore un vrai village, et Georges Mattelon adolescent découvre ce village. La Montée de la Grande-Côte était alors un axe trés fréquenté pour rejoindre le centre de Lyon. On y voyait en particulier les tisseurs chargés de leurs pièces d'étoffe qu'ils s'en allaient livrer chez les fabricants qui leur avaient confiés cet ouvrage.

Son beau père tissait des ornements d'église en fils d'or, d'argent et de soie sur un métier à tisser complexe, comportant une cantre comparable à celle des métiers de velours. Ce tissu était alors trés demandé en Espagne et relativement bien payé au tisseur. Il représentait un panier Louis XV tout en or et en argent, comportant des grappes de raisin et des feuilles de vigne. Tout le centre du tissu était argent et comportait des fleurs de lys. "C'est pour celà que je suis un peu royaliste", plaisante Georges Mattelon qui tissa cette étoffe pendant pas mal de temps. Puis survint la révolution espagnole, néfaste aux tisseurs; les commandes disparurent et il fallut faire autre chose.

Les taffetatiers, tissaient du taffetas de soie, travail simple et mal payé, mais ceux-ci avaient toujours du travail. Pour la petite nouveauté, il fallait avoir un matériel un peu plus important, puis les tisseurs d'ameublement qui devaient investir dans un matériel plus conséquent, avec deux mécaniques par métier et des montages onéreux. Au sommet de la pyramide se trouvaient les veloutiers qui faisaient du velours toute leur vie car ce travail de longue haleine et la préparation longue et coûteuse des métiers ne permettaient pas de changer souvent d'article à fabriquer.

La population qui travaillait alors pour la soierie était nombreuse à circuler dans la rue. On croisait les dévideuses avec leur grand sac bleu contenant leurs roquets et leurs paquets de soie, les guimpiers avec leurs trés lourds sacs sur l'épaule, contenant leurs filés d'or et d'argent, les tisseurs avec leurs rouleaux vides ou pleins, les cartonniers portant sur leurs épaules des monceaux de cartons sur un morceau de bois plat avec des sangles, se cramponnant lorsque le vent se mettait à souffler, à tel point que le maire de l'époque, Edouard Herriot, fit installer des reposoirs afin qu'ils puissent faire des haltes.

Dans ces années 1920-1930, le travail dans l'atelier commencait le matin à 7 heures jusqu'à midi moins le quart, heure de du déjeuner, puis le travail reprenait, jusqu'à 7 heures du soir, du lundi jusqu'au samedi midi.

L'apprentissage qu'il fît du métier à Lyon était de 3 ans, parrainé par un tisseur qui venait le voir chaque semaine pour répondre aux questions et donner des conseils.
Dans ces années, les tisseurs étaient des gens assez renfermés, n'aimant pas tellement voir des jeunes s'intéresser au métier, ou plus exactement attendant d'eux qu'ils fassent la preuve de leur passion pour ce métier. Avares de conseils, désireux de garder jalousement pour eux leurs trucs de métier qu'ils se transmettaient de père en fils.

A 23 ans, rentrant du régiment, Georges Mattelon dût travailler comme compagnon dans un atelier, rue de Sèvres, où se trouvaient deux ateliers au quatrième étage, comportant chacun 6 métiers. Le Père Paul, le plus ancien, avait 78 ans. L'un des ateliers, situé au nord était plus froid et tous les tisseurs, qui apportaient leur manger, se retrouvaient à midi dans l'atelier le moins froid, situé au sud.
Un jour de beau temps, un peu venteux, en février 1926, Georges Mattelon rentre dans l'atelier en lancant un "Bonjour les canuts". Le Père Paul, se levant et le montrant du doigt, lui dit : "Cà t'écorcherait la gueule de dire Bonjour les tisseurs?".

Dans l'après-midi, Boule d'Amour, un vieux compagnon tissant sur le métier voisin de Georges Mattelon, l'ignora et ne lui pipa mot, non plus que les autres tisseurs...

Le soir, Georges Mattelon qui recherchait un atelier pour lui, se rendit chez le Père Tribollet, puits de science connaissant toute l'histoire de la Croix Rousse et des tisseurs (famille de Maîtres-tisseurs depuis Louis XIV) et lui raconta sa mésaventure.

Lorsque Louis XI voulut installer l'industrie de la soie à Lyon, les lyonnais n'en voulurent pas et cette industrie fut donc installée à Tours. Lorsque François I arriva au pouvoir, et qu'il vint séjourner plusieurs mois à Lyon en 1535, il voulut à son tour installer les métiers à Lyon. Le florentin Turquet se proposant d'installer des métiers à Lyon, le roi prit un édit éxonérant d'impôt tous ceux qui tisseraient à Lyon, et allouant une prime de 500 livres aux tisseurs italiens qui viendraient s'installer dans cette ville.
Au bout de quelques années, par souci d'organisation fut créée la Manufacture des ouvriers en soie. Pour surveiller tout celà, furent nommés des maîtres-gardes, choisis parmi les plus aisés de cette corporation. Pour les distinguer, on leur donna comme insignes une canne à pommeau droit, comme la noblesse, ornée de breloques représentant leur métier. A la Révolution, ils perdirent leurs privilèges ou s'enfuirent à l'étranger.

Bonaparte rétablit tout celà mais les maîtres-gardes ne représentaient plus grand chose.
Au décès d'un membre d'une corporation voisine, toutes les corporations se réunissaient Place des Terreaux pour accompagner le défunt à sa dernière demeure et les 4 maitres-gardes sont descendus avec leur canne. Mais la canne était dénuée des breloques en argent que les maitres-gardes privés de leurs privilèges avaient dû vendre avec leurs biens. Quelqu'un aurait alors crié : "Tiens, voila les cannes nues...".
Les cannes nues représentant alors la misère et la déchéance, ceci devint un quolibet, presqu'une insulte.

A la fin de la guerre, la pénurie de fil a conduit Georges Mattelon à tisser un peu de tout avec ce qu'il pouvait trouver...

Après guerre, dans son atelier, Mr Mattelon, comme ses confrères, travaillait ainsi :
Les chefs de service des fabriquants venaient le voir à l'atelier, lui proposant de tisser un certain métrage de tissu pour leur compte et lui fournissant les caractéristiques nécéssaire au tissage. Une fois le prix de façon au mètre accepté, ils lui fournissaient la chaîne et la trame. Il lui incombait alors de monter le métier, le mettre en marche, et tisser 10 cm d'échantillon (la tirelle). Le temps passé pour la mise en route et le réglage du métier étaient à la charge du canut (tisseur lyonnais).

Lorsqu'il tissa l'étoffe de la robe pour la future Reine Elisabeth, pour la Maison Coudurier Fructus et Descher, c'était un satin duchesse. Le canut travaillait donc à façon pour les fabricants, et généralement n'étaient pas mis au courant de l'identité du client final. Nous-mêmes, qui travaillions dans les années 1980 pour la Maison Tassinari & Chatel n'avions connaissance que trés rarement de ce qu'allaient devenir nos tissus. Trés rarement notre fabricant nous donnait l'information, comme pour cette coupe de 100 mètres de velours au fer que nous avons tissé pour recouvrir l'intérieur d'un bateau appartenant à la famille royale d'Angleterre.

Le Duc de Windsor, Picasso, Brigitte Bardot, Louis XIV, tels étaient les "clients" de Georges Mattelon.

Après la guerre, il y eut une période d'euphorie avec beaucoup de travail, durant les années 1945, 1950, 1955, puis le travail diminua rapidement car ce fut le moment où tous les pays comme l'Algérie, le Maroc, la Tunisie, le Liban, la Syrie, vinrent acheter du matériel en France. Des milliers de métiers mécaniques sont alors partis dans ces pays, bradés par les artisans lyonnais qui n'arrivaient plus à survivre en France avec cette activité. En quelques années, les 3/4 des métiers croix-roussiens ont disparus.

Monsieur Mattelon fut longtemps le dernier à tisser le fameux taffetas caméléon, pour la Haute-Couture. C'est lui qui nous le fit découvrir et nous confia ses secrets...


©Photo Ph.Demoule

Taffetas caméléon tissé à par Claire Demoule à l'Atelier du Caméléon

Mr Mattelon analyse l'industrie moderne de la soierie avec indulgence. Il explique que les métiers tournent à 800 ou 900 coups (trames) par minute, et que l'on fait ainsi de beaux tissus, mais on a modifié le nombre de fils de chaîne au cm, on a forcé sur la trame alors que dans le temps, c'était le contraire et les tissus étaient plus solides.
Dans le temps les modes et donc les tissus avaient une durée de vie bien plus longue. Ainsi une robe blanche était reteinte plus tard en bleu ciel, puis en marron et enfin en noir et avait ainsi quatre vies... C'était une autre époque et les tissus étant de meilleure qualité étaient infiniment plus solides et durables.

Le plus grand plaisir de Mr Mattelon était de tisser de beaux tissus où il y avait de la couleur, des fils d'or. Mais au bout du compte, avec l'expérience et le recul, il explique que les tissus façonnés, au niveau du tissage, "c'est rien du tout, c'est un amusement à faire", alors qu'un tissu uni, c'est vraiment un travail complexe qui est dur à réaliser, que peu font, car il faut avoir de la patience, il faut réfléchir et être beaucoup plus vigilent et soigneux, ces tissus étant comme un miroir qui ne peut cacher aucun défaut.

Philippe Demoule