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Moulinage de la soie

Le voyageur qui parcourait le Vivarais était frappé de rencontrer au fond des vallées abruptes, des chapelets de petites entreprises qu'il hésitait à appeler usines.
Le petit torrent canalisé avant chaque bâtiment suffisait autrefois à entrainer toutes les roues à aubes : parfois les roues des moulins à farine, mais bien plus fréquemment celles des moulins à soie.

Installés dans la région au XVIe siècle, ils s'étaient considérablement développés par la suite tandis que les magnaneries prospéraient dans le sud-est de la France et que Lyon conquérait de haute lutte la place enviée de capitale de la soie.
Puis une dizaine de départements comptèrent des moulinages vers 1945, dont en tête l'Ardèche, la Drôme, la Haute-Loire…

Quant aux moulins ils se sont petits à petit modernisés. Mais au fond, qu'est-ce que cette industrie du Moulinage, fort peu connue du grand public, peut-être parce que, intermédiaire entre la fabrication des fils et celle des tissus, elle ne lui offre aucun manufacturé directement utilisable ?

Le Moulinage est l'industrie qui prend les fils grège à la sortie de la filature et les transforme en fils ouvrés qui seront propres à remplir les différents emplois que leur demanderont les industries utilisatrices. Ces modifications portent sur la grosseur des fils, leur résistance, leur élasticité, leur toucher, leur aspect, leur pouvoir couvrant, etc…

En fait la majorité des fils utilisés devra subir des opérations de moulinage.
En 1943, le Moulinage français comptait 348 entreprise faisant travailler 10.000 personnes. Certains mouliniers travaillaient des matières qui leur appartenaient et vendaient les fils ouvrés, mais la majorité travaillait à façon pour le compte de ses clients.

Les fils ouvrés, résultat des combinaisons infinies de torsion et d'assemblages, permettent d'obtenir toutes les gammes de tissus désirées. Ils s'appelent : trame, crêpe, voile, organsin, grenadine, bouclette, boutonné, etc…

La technique de Moulinage est simple dans son principe mais comporte d'innombrables difficultés de détail qui demandent toute la science des techniciens et des ouvriers pour être surmontées.

En arrivant au moulin le fil de soie grège provenant de la filature doit subir des traitements préparatoires. La soie grège est formée d'un certain nombre de fils élémentaires soudés entre eux par le grès coagulé. Elle pourrait être tissée mais est incapable de subir les opérations de teinture en flottes. Ces manipulations nécessitent l'immersion de la soie dans des bains dont la température atteint 100°. Sous l'influence d'un pareil traitement, le grès perdant sa consistance, pouvant même se dissoudre, les fils élémentaires auraient tendance à se séparer les uns des autres, à former des boucles et des noeuds. Il serait impossible ensuite de les soumettre au tissage.

Pour donner à la soie grège plus de résistance et la transformer en un fil capable de subir le mieux possible les diverses manipulations qui lui sont imposées avant d'être transformée en tissus, on la soumet au moulinage appelé aussi ouvraison.
On lui donne une série d'apprêts mécaniques consistant en torsions et en doublages.

Le moulinage comprend 4 opérations :

1. Dévidage des écheveaux de la soie grège, pour la mettre sur des bobines.

2. Torsion donnée séparément à chaque fil de grège provenant des bobines

3. Doublage de 2 fils ainsi obtenus, torsion et nouveau dévidage sur bobine.

4. Formation, par torsion nouvelle, des fils provenant de l'assemblage de 2 ou plusieurs fils de grège, dévidage sur des guindres et mise en écheveau.

La torsion d'un seul fil de grège porte le nom de premier tors ou premier apprêt et donne un fil désigné sous le nom de POIL.

Deux ou plusieurs fils de soie grêge tordus ensemble sans être tordus au préalable individuellement, fournissent un fil appelé TRAME.

Deux ou plusieurs fils de soie grêge tordus préalablement et individuellement de droite à gauche à qui l'on donne une torsion de gauche à droite après les avoir assemblés fournissent un fil employé généralement pour la chaîne et désigné sous le nom d'ORGANSIN.

Mais ce ne sont là que les genres de torsion les plus répandus, bien d'autres combinaisons sont possibles. Les torsions sont définies par le nombre de tours au mètre. Il est aisé de concevoir qu'en variant ces torsions individuelles ou assemblées, leur sens, leur intensité, l'ordre dans lequel elles se succèdent, il soit possible d'obtenir des fils de propriétés trés diverses.

La torsion fait subir des modifications aux propriétés physiques de la soie :

Plus une soie est tordue, plus son diamètre diminue. En même temps sa longueur décroit et son brillant diminue. Enfin sa résistance augmente. Pour fabriquer des tissus, les torsions doivent être choisies et combinées de façon à donner des fils le plus approprié au tissu envisagé.

Au XIVe on emploie en Italie un moulin appelé moulin rond à cause de sa forme, puis en France apparaît le moulin ovale. Ces caractéristiques donnent des apparences spéciales au tissu. L'art du fabricant de soierie consiste en grande partie à déterminer qu'elles doivent être ces modes de torsion et d'assemblage des fils grèges.

A l'origine, les torsions étaient faites à la main par des procédés analogues à ceux qu'utilisaient les cordierspuis Voici plus en détail les opérations que subissent les soies grèges à leur arrivée chez le Moulinier :

Tout d'abord le dévidage - qui a pour but de nettoyer la soie, de rattacher les fils rompus, d'enlever les bouts et les inégalités pour obtenir un fil aussi régulier que possible. Ceci occasionne un déchet variable selon la pureté et la qualité de la soie de 2 à 8 %, voire 30 ou 50 % lorsqu'on traite des soies exotiques trés impures et tirées trés grossièrement. Pour être dévidées, les flottes de soie grège sont placées sur des tavelles tournant verticalement autour d'un axe horizontal. Des roquets ou bobines, tournant par friction enroulent la soie et font tourner les tavelles. Entre les tavelles et les roquets est interposé un mouvement de va et vient alternatif répartissant le fil de soie également sur le roquet. Les boucles du va et vient étaient généralement garnies de drap dont la friction fait subir à la grège un premier nettoyage. Quand la soie est de bonne qualité, elle casse rarement, fournit peu de bourre et don peu de déchet.

On évaluait la qualité d'une grège au point de vue du dévidage par le nombre de tavelles que pouvait surveiller simultanément une ouvrière, par exemple 40 tavelles. L'usage s'était établi pour les ventes de grège d'indiquer ce nombre de tavelles. Les meilleures soies grèges dévident à 100 tavelles avec parfois un déchet inférieur à 0.25 % (soie des Cévennes d'autrefois). Le dévidage, simple dans son principe est trés délicat et il faut pouvoir maitriser l'hygrométie et pouvoir les mouiller ou lubrifier avec une solution de savon en cas de besoin. Par ailleurs il faut régler au mieux la vitesse du dévidage. Ce nettoyage sommaire est complété par le passage des fils dans les purgeoirs. Les roquets obtenus précedemment par le premier dévidage sont à nouveau dévidés. Le fil est guidé par une roulette de verre ou de porcelaine et traverse ensuite 3 purgeoirs pour aller s'enrouler sur de nouveaux roquets par l'intermédiaire d'un va et vient. Les purgeoirs sont formés de pinces garnies de drap, sur lequel le fil, en frottant, abandonne le duvet qu'il peut contenir. Si un bouchon survient, les purgeoirs arrêtent le fil pour que l'ouvrière enlève le défaut. Les purgeoirs en drap présentaient le défaut de perdre leur efficacité au fur et à mesure que la bourre les garnissait. Ils furent remplacés par divers modèles en acier plus efficaces et réglables.

Enfin nettoyés par ces deux dévidages successifs, la grège peut recevoir différentes destinations : Pour former de la trame, on les double avant de les conduire au moulin qui va les tordre. Pour l'organsin, ils sont d'abord tordus au moulin, puis redoublés et tordus en sens inverse. Pour le poil, ils subissent seulement une torsion. Les torsions sont données comme nous l'avons vu, par le moulin rond (italien) ou le moulin ovale (français) dont nous ne décrirons pas aujourd'hui le fonctionnement (ce sera l'objet d'un autre article) mais dont vous trouverez ci-dessous des gravures les représentant.


Moulin rond et moulin ovale

 

 

Finalement les fils ouvrés sont fournis sous forme de flottes ou écheveaux. Pendant trés longtemps la longueur des fils ouvrés était de 1500 mètres. Les flottes de soie étaient capiées, c'est à dire que les deux extrémités libres de la flotte étaient réunies par un noeud à un lien circulaire en schappe ou en coton appelé capiure afin de ne pas pouvoir s'emméler. Par la suite, le système américain des flottes Grant a été adopté. La longueur du fil ouvré passe de 1.500 à 20.000 mètres par un système de lien non plus circulaire mais de croisant par intermitance séparant ainsi la grosse flotte en "sous flottes".


Flottes de soie grège

 

Sachant que tout défaut, toute irrégularité se verra dans le tissu, on comprend combien l'opération de moulinage ou ouvraison est capitale dans la confection des soieries.

Conclusion : A notre époque, dans l'opinion publique, les tissus de soie gardent leur réputation de luxe, de qualité, de rareté et de prestige. Pourtant il faut se méfier, en la matière, des offres pernicieuses et tapageuses des commercants qui fournissent ces tissus et ces vêtements. Partout, le critère avancé est que tel ou tel tissus est en pure soie naturelle ou en soie naturelle 100 %. Celà signifie (au minimum s'il n'y a pas tromperie) que la composition chimique du tissu est bien faite de soie naturelle. Ce qui n'empêche pas qu'il y a de fortes chances que ce soit un tissu extrémement médiocre. La provenance de la soie est importante (Chine, Japon, Brésil), sachant que la soie du Brésil est actuellement de meilleure qualité que la soie de Chine. Mais aussi la qualité du moulinage est cruciale. La nature même du fil compte beaucoup car à tous les niveaux de la chaîne textile (filature, moulinage, tissage), les déchets sont recyclés par exemple en bourette de soie qui n'est composée que des plus mauvais déchets, dont le déchet de la récupération des déchets ! (avec les déchets on fabrique la schappe de soie, et avec les déchets de la fabrication de la schappe, on fabrique la bourette de soie...). Et pourtant il s'agit bien de soie naturelle 100% soie !!!

Enfin, et pas des moindres, le soin pris au moment du tissage et la qualité non plus du fil de soie mais du tissu lui-même : Combien de fils au centimètres (réduction) ? Est-ce suffisant pour donner un tissu de qualité, c'est-à dire solide, craquant ou souple ? La teinture est-elle adaptée, solide ou bâclée ? Si vous parvenez à déjouer tous ces pièges, alors vous posséderez une étoffe de qualité, solide, inusable et prestigieuse. Mais là comme ailleurs, celà à un coût et il n'y a pas de miracle à attendre...