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Soieries perlées

 

Première étude :

Les tissus perlés sont des tissus dont la décoration est accompagnée par des perles qui entourent le dessin et le découpent, ou bien contribuent par masses à faire dessin.

La plus grande quantité de tissus perlés qui aient été fabriqués sont des gazes anglaises dont la décoration en perles était de perles noires à façettes, et quelques fois une perle ronde de couleur grise.

Toutes les qualités de gaze ont servi de base au tissu perlé, depuis la gaze zéphir jusqu'aux gazes façonnées les plus compliquées.

L'application de la perle pour la décoration des tissus s'est manifestée sur d'autres tissus, par exemple sur un pékin velours avec bande satin perlé. Les fers du velours sont évidés dans les bandes satin pour permettre le passage des perles. Cependant c'est la gaze anglaise qui a été le plus employée comme base de tissu. Il semble bien que c'est à sa structure qu'elle doit cette vogue. En effet, par la méthode de croisement des fils, le fil porteur de la perle est solidement attaché et parfaitement invisible dans le fond du tissu. On peut dire que si toutes les étoffes n'ont pas été perlées, c'est que la dissimulation des fils porteurs de perles était impossible dans la plupart des armures.

Le matériel qui a pu permettre la fabrication des tissus perlés consiste en un peigne, ou plus exactement en un double peigne monté sur un battant de métier à bras.

Il y a en réalité deux peignes superposés l'un au-dessus de l'autre et se croisant. Le peigne inférieur est un peigne correspondant à la texture du tissu. Les dents sont différentes de celles des peignes ordinaires; l'épaisseur est celle correspondant à la réduction du peigne, 15 dents au cm par exemple; la largeur de la dent est au moins deux fois la largeur habituelle pour résister à la frappe de la trame. Les dents sont fixées à la base du peigne par les méthodes habituelles, mais avec des soudures renforcées. La partie supérieure des dents se termine par un arrondi de 17 mm pour terminer en pointe, la pointe tournée sur le devant du peigne, coté tisseur.

A cette partie supérieure les dents sont soudées par groupe de deux, ce qui donne deux dents fermées et une dent ouverte et ce qui permettra au fil de perle de passer du peigne inférieur au peigne supérieur.

Le peigne supérieur est formé d'une barre de fer carré, terminée par deux tourillons pour permettre son oscillation. Sur cette barre sont soudées les dents plates terminées en pointes, dont la largeur est exactement celle des deux dents du peigne inférieur soudées. Chaque dent plate recouvre le groupe de deux dents inférieur de sorte que la troisième dent ouverte du peigne inférieur se prolonge dans le peigne supérieur pour permettre le passage du fil portant les perles de l'un à l'autre.

Aux extrémités de la barre portant les dents se trouve un appareil de ressorts pour que les deux peignes soient en contact l'un avec l'autre, et deux vis de pression règlent l'écartement nécessaire au passage des perles.

Les fils porteurs de chaîne sont ourdis sur des bobines de velours placées sur une cantre disposée sous la longueur du métier. Les fils de perles provenant des bobines remontent tous au-dessus de la chaîne principale et passent sur une barre de verre placée dans la largeur du métier, au-dessus de la chaîne principale, derrière le remisse.

Le tissage d'une étoffe perlée est normalement celui du tissu de base avec en plus, tous les quatre à six coups, le coup pour faire passer les perles de la décoration. Sur ce coup, les fils porteurs de perles désignés par le dessin sont soulevés, en même temps que le battant monté sur un cadre commandé par la mécanique Jacquard descend, et alors les fils de perles passent du peigne inférieur au peigne supérieur. A l'aide d'une brosse, les perles qui sont dans la médée sont pressées contre le peigne.

Le pas se referme, le battant remonte, étant tiré par des ressorts, les perles s'engagent entre les deux peignes dont l'écartement ne permet que le passage d'une perle, ce qui nécessite, un peu plus tard, un léger écartement du peigne mobile pour dégager les perles et faciliter leur arrivée sur le tissu.

Cette fabrication a connu une existence de deux ou trois années et a occupé un grand nombre de métiers à bras, après quoi elle a disparu ainsi que le matériel.

Cependant, un peu avant 1914, une maison de soierie a fait tisser une étoffe perlée à un maître tisseur à bras et, en 1924, un fabricant de peignes de Lyon a reçu une commande de deux peignes à perles.

Source : Anciens tissus de la Fabrique de soierie et du tissage lyonnais.
Claude VILLARD- 1963

 

Seconde étude :

Les soieries avec des perles tissées remontent à une invention lyonnaise de 1885. La découverte d'un peigne original breveté a permis d'équiper un métier à bras avec tous les dispositifs de l'époque et de tisser une pièce de soie avec des perles. On représente la mise en carte, le remettage et les cartons correspondants, avec toute les descriptions sur la façon de faire le tissage. Notre rapport concerne des tissus de soie d'origine lyonnaise qui ont rencontré un bon succès vers la fin du XIXème siècle. Il s'agit de soieries perlées, autrement dit des soieries qui portent, tissées sur la surgace, un multitude de petites perles selon un dessin prédisposé sur la Jacquard ou sur les lisses. Les perles sont enfilées en cors de tissage et NON brodées un fois le tissu fini. Les Egyptiens utilisaient déjà des tissus brodés ou tissés avec des perles. On peut en effet voir dans un carnet envoyé à la Chambre de Commerce de Lyon en 1824, par le Consul de France en Egypte, M. Drovetti. En France, il existe au Musée des Tissus de Lyon, une exceptionnelle collection de soieries perlées tissés à la fin du XIXème siècle par Schultz, Goudon et Cie, et d'autres fabricants. Et il y a dans la bibliothèque de ce musée, dans la collection de manuscrits "Théorie du Tissage", une analyse de Gaze façonnée perlée. On a dit qu'elles existaient aussi dans les soieries de Spitalfield, mais il faudrait faire une recherche d'archives pour voir si elles étaient vraiment tissées en Angleterre ou si elles étaient importées de France.

Fig1. La cantre de velours et le peigne en deux parties pour le passage de la perle

En ce qui concerne l'Italie, nous avons vu un cahier d'échantillons de l'Ecole de Tissage de Côme datant de 1910, qui contient un tissu avec perles. Ce n'est qu'après la deuxième moitié du XIXème siècle qu'ils apparaissent dans la Grande Fabrique de Lyon, grâce à un ingénieux fabricant ou tisserand inconnu, avec l'aide d'un expert peignier. Nous rappelons que tout le montage pur l'exécution de ces tissus se base sur un peigne spécial sans lequel l'exécution est impossible. C'est probablement le brevet déposé par le français Folliot, en 1855 pour le tissage sans lisses, à l'aide d'un peigne divisé en deux parties, qui inspira le peigne pour tisser les perles. Le premier connu, en 1885, est de Jars et Piquet de Lyon. Par conséquent, nous devons retenir que le tissage des perles a commencé après 1885 et s'est poursuivi jusqu'au début des années 1920, bien entendu, sur des métiers à bras. Les gazes façonnées sont les plus répandues, plus que les tissus unis et armurés, car le tour anglais lie bien la perle sans la faire coulisser sur le fond. Pour l'exécution, on a besoin d'une chaîne spéciale appelée chaîne perlée, sur laquelle on enfile les perles qui seront ensuite tissées. Les perles peuvent être en verre, en acier bruni, en vois, rondes, hexagonales ou carrées, d'un diamètre de1,5 mm et d'une longueur variable de 1,5 à 3 mm et plus, bien colorées naturellement. Les plus répandues sont celles de verre vénitien de forme héxagonales, appelées "maccà"; celles-ci sont réparties sur le tissu selon un dessin à ramage, ou en files continues ou interrompues, ou encore en damier. Pour suivre les évolutions différentes et les embuvages variés qui en résultent, le tissage adopte la technique d'ourdissage du velours, utilisant la cantre à roquetins (fig.1). La chaîne perlée doit naturellement être passée sur un corps prévu à cet effet, fair à la fois de lisses ou maillons à oeillets agrandis. Le coeur de tout le système est le peigne. Nous avons récupéré un ancien peigne, en bon état de conservation, que nous avons pu monter sur un métier à bras de Côme, de 1800, environ. Pour plus de simplicité, nous avons préféré tisser un uni, plus particulièrement une toile de soie schappe, en complétant le métier avec tous les mécanismes nécessaires. Il s'agit de quatre parties essentielles:

1- Du peigne, constitué de deux parties distinctes dont une, inférieure, fixe, similaire à un peigne normal, mais sans la cristelle supérieure et avec les dents réunies deux par deux par des soudures spéciales, au sommet. C'est cette partie qui donne la réduction du tissu, sans jamais dépasser 10-12 dents par cm.

Fig.2 - Pour simplifier le tracé, nous n'avons représenté que le travail des fils de perle n°5 et n°6, et les deux fils de fond taffetas lisses 1 et 2. Les "pas" relatifs aux cartons de II à IV doivent être recherchés dans la partie entourée de pointillés de la fig.3

 

L'autre partie du peigne est celle du haut, à dents plates deux fois plus larges que les dents inférieures, qui occupent donc chacune l'espace de deux dents. Les deux parties sont parfaitement alignées pour que la chaîne de perles passe de la partie fixe à la partie mobile sans difficulté quand on ouvre le pas. Cette partie supérieure est oscillante, c'est à dire qu'elle appuie sur les dents inférieures et s'éloigne au moment opportun, actionné par la mécanique. Dans l'ouverture calibrée qui correspond à la mesure d'une perle, monte et descend la chaîne perlée avec les perles enfilées. Quand le pas se referme, le battant remonte; la perle se pose dans la partie inférieure du peigne et se trouve poussée sur la dernière trame lancée. La soudure des dents sert à rendre le peigne inférieur rigide car, comme il n'a pas de cristelle, ses dents bougeraient et empêcheraient le tissage. Elle sert aussi à isoler la dent libre nécessaire pour la chaîne perlée et empécher que celle-ci ne s'enfile dans des dents voisines non concernées. La soudure de deux tiers des dents permet d'avoir le plus grand nombre possible de fils de perles (1/3) avec la possibilité d'une décoration plus détaillée. L'ouverture calibrée est réglable en fonction de la longueur de la perle mais partout identique car il n'est pas possible de tisser ensemble des perles de dimensions différentes.

2- Du battant, movile verticalement, c'est à dire qu'il n'appuie pas sur les supports latéraux mais est suspendu à des ressorts poue descendre et monter, actionné par la mécanique Jacquard pour faciliter le passage des perles pendant ce qu"on appelle le "pas de perles".

3- De la brosse, système pour faciliter le rapprochement des perles. Il s'agit d'une latte de bois qui porte des touffes de poil et un point d'appui derrière le peigne; actionnée par la mécanique, elle effectue un brossage de la partie supérieure du pas et rapproche les perles du peigne. Invention attribuée au tisseur nommé Montessuy, ou peut-être de la Maison Montessuy (NDLR: Montessuy est le nom d'un lieu faissant la liaison entre le quartier lyonnais de la Crois-Rousse, quartier des canuts, et la commune de Caluire).

4- Du système de leviers, pour faire descendre le battant, qui est commandé par deux collets de la mécanique. Le tissage se fait comme indiqué dans les schémas de la fig.2. Disposition du tissu: Taffetas de soie de 62 cm de large Chaîne schappe de soie 210/2 teinte en rose foncé 2436 fils simples de fond schappe 48 filsde perle simples Il est souhaitable que les fils de perle soient doubles ou triple pour avoir une plus grande résistance pendant le tissage. Néanmoins, dans notre exécution, nous avons préféré des fils simples pour ne pas créer de raures dans le fond uni ou il n'y a pas d'effet perles. Les fils de perle sont alternés tous les 10 ou 12 fils de fond pour les faire coïncider avec la dent libre du peigne. Donc ceci nécessite un accord parfait entre la mise en carte, le remettage et le piquage en peigne. Peigne de 10 dents au cm, à 4 fils en dent Lisières unies Remettage interrompu en 2 corps de 4 lisses: 1er corps fils de fond, 2e corps fils perlés. Armure de fond taffetas Armure effet perlé suivant esquisse 420 cartons au rapport Réduction de 32 coups au cm Poids 52gr/mètre linéaire Le lit de perles doit comprendre un dégagement suffisant permettant de déposer la perle sur le tissu, sans trop la faire coulisser ni l'étrangler. En utilisant une mécanique Jacquard 104 crochets, le rapport de tissage comporterait 420 coups, autrement dit une chaîne de cartons d'environ 16 mètres. Par conséquent nous avons préféré monter une mécanique avec système à accrochage, spécialement restaurée et remise en état de marche, qui nous a permis d'exécuter le tissu avec 84 cartons soit une longueur de 3 m seulement. La mécanique est une Boyer datant de 1858 avec le système primitif à cylindre mobile pouvant prendre 4 positions, avec donc la possibilité de tisser 4 armures différentes. Les crochets de services commandent : le battant le peigne mobile la brosse la clochette Cette dernière sert à avertir le tisseur que le carton suivant doit être déplacé pour agir sur un autre rang, à l'aide d'un tirant qui abaisse le cylindre ou qu'on doit le faire passer de l'armure taffetas du fond piquée sur le premier rang à celle du décor perlé piquée sur le deuxième rang.


Métier utilisé pour cette expérience

La mise en carte, le remettage, les cartons et l'esquisse correspondants sont partiellement indiqués dans la fig.3. GLOSSAIRE SPECIFIQUE: Période de 1885 à 1920 Maccà : les perles de verre d'origine vénitienne (Murano), de forme hexagonale. Etoffe perlée : Tissu avec des perles incorporées pendant le tissage. Chaîne perlée : Chaîne sur laquelle sont au préalable enfilées des perles Cantre à perles : petite cantre qui porte les roquetins d'après un système du velours façonné Roquetin de perles : bobine qui porte le fil perlé Peigne de perles : peigne breveté indispensable pour tisser ce genre d'étoffe. Lit de perles : Dégagement de la chaîne perlée nécessaire pour déposer la perle. Longueur perlée : la partie de la chaîne perlée supportée par le bâton de verre. Corps de perles : corps de maillons ou de lisses avec des oeillets plus grands pour faciliter le passage de la perle. Battant à perles : battant modifié, où le porte battant n'appuie pas sur les accocats mais coulisse verticalement, soutenu par des ressorts. Pas de perle : levée des fils perlés seulement, en même temps que la descente du battant et que le brossage. C'est un coup perdu sans passage de navette (carton blanc). Note des perles : il s'agit d'une disposition qui indique la succession des couleurs et la quantité que l'on doit enfiler sur la chaîne perlée pour obtenir les effets polychromes ou les rayures désirés.


Nous n'avons pas pu avoir une
photo de meilleure qualité.

Source : Cieta, Bulletin 75 - 1998. Gianni Lambrugo