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La Rubanerie de St-Etienne
(1945)


Pour le public aussi bien que pour les professionnels, la Soierie est essentiellement l'industrie lyonnaise des étoffes; et si la Rubanerie de St-Etienne, par sa situation géographique, comme d'ailleurs par son histoire, s'apparente à cette industrie, elle ne saurait cependant être confondue avec elle, car elle a ses caractéristiques propres et son originalité.

Le Ruban lui-même est un tissu généralement étroit qui peut atteindre parfois la largeur de l'étoffe, mais qui s'en distingue par l'existence d'une lisière VISIBLE.

En principe la lisière est le complément nécessaire de l'étoffe dont elle garantit la solidité en maintenant la liaison des fils de chaîne et des fils de trame. Mais elle a encore un autre objectif qui ressort de l'emploi même de ce tissu. Tandis qu'elle doit être dissimulée dans les costumes et les tentures auxquels l'étoffe est destinée et que pour cela même elle est dans ce genre, généralement constituée d'éléments n'ayant qu'un rapport trés éloigné avec le dessin et le coloris de l'ensemble, elle est appelée au contraire à rester apparente dans le Ruban dont elle forme la bordure indispensable, le cadre pour ainsi dire.

Quelquefois même le caractère d'un ruban réside entièrement dans sa lisière : picot, enrelure, etc...

C'est en raison de cette particularité que le Ruban peut se présenter comme un objet complet produisant son effet par lui-même et se prêtant à toutes sortes d'usages comme aux combinaisons les plus variées.

Le Ruban est en réalité une parure qui en s'adaptant aux choses les plus différentes ajoute à leur aspect un charme bien spécial. Par sa gracieuse souplesse, par l'éclat chatoyant de ses coloris, il devient souvent un des éléments les plus familiers de la fantaisie féminine qui lui trouve sa place dans toutes les utilités comme dans toutes les coquetteries.

Art Copte

De là cette multitude de modèles qu'on a classés pour la facilité des affaires en un certain nombre de catégories suivant leur disposition, leur contexture ou leur destination, mai qui n'en sont pas moins tous des Rubans, à cause de leur caractéristique commune : la lisière APPARENTE.

Le Ruban se distingue encore de l'étoffe par sa fabrication qui se fait toujours sur des métiers tissant plusieurs pièces à la fois, de 4 à 60 pièces, suivant la largeur, chaque pièce pouvant avoir des combinaisons de coloration différentes les unes des autres, tandis que l'étoffe se fait en général sur un métier qui ne tisse qu'une seule pièce.

Les Origines de la Rubanerie.
Comment une industrie de cette nature, servante des idées de luxe et d'élégance, exigeant des soins minutieux et une extrême propreté a-t-elle pu naître, s'organiser, se développer et prospérer dans le voisinage des houillères et des usines métallurgiques de la région stéphanoise, l'histoire locale répond à cette question.

L'origine de la Rubanerie est trés ancienne. C'est au début du XVième siècle, sinon dès le XIIe, comme le prétendent certaines chroniques, que la fabrication du ruban a été importée dans cette région montagneuse du Forez.

Carnet d'échantillons - XVIIIème siècle

Les Maîtres "Ribandiers" ont conservé pendant bien logtemps à Izieux, près de Saint-Chamond, un métier à Rubans qui portait la date de 1515, et l'on peut affirmer avec preuves, qu'au XVIième siècle l'industrie rubanière avait déjà conquis à Saint-Etienne droit de cité. En 1605 on trouve trace de la création en l'église de Saint-Etienne d'une confrérie d'ouvriers du Ruban dont la constitution atteste l'importance prise par cette fabrication dans l'économie régionale.

Au XVIIIème siècle, des fabricants de Saint-Chamond y introduisirent des métiers suisses à plusieurs pièces dits à la "zurichoise" ou métiers à la barre.

Vers 1756, la Fabrique de Rubans de Saint-Chamond exportait à l'étranger et particulièrement en Autriche presque les 2/3 de ses produits, elle était à peu près seule à fabriquer les articles en broché et les rubans de mode. Pour les autres genres, elle était concurrencée par la Fabrique de Saint-Etienne.

Le Gouvernement royal encouragea l'établissement des métiers à la zurichoise en accordant en 1770 une prime de 70 frs annuellement pendant huit ans pour chaque nouveau métier introduit.

Vers le même temps, Saint-Didier-en-Velay était également un centre de fabrication du ruban.

Mais à partir de 1830 cette fabrication se concentra de plus en plus dans la région stéphanoise. Le métier à ruban fut supplanté à Saint-Chamond par le métier à lacets, et dès 1862, la fabrication des rubans y avait totalement disparu pour se fixer à Saint-Etienne où elle avait acquis déjà une trés grande importance.

Depuis, l'industrie rubanière a connu dans cette ville une florissante prospérité et a porté bien loin la réputation de Saint-Etienne, première ville du monde, pour la fabrication du ruban.

Ses Caractères
A la veille de la guerre, la Fabrique stéphanoise de rubans et de rubans-velours comprenait 250 maisons, quelques unes trés anciennes, occupant 30.000 employés, ouvriers et ouvrières, mais faisant vivre avec l'ensemble des industries annexes plus de 80.000 personnes des deux sexes, réparties dans les usines et magasins et les ateliers familiaux des arrondissements de Saint-Etienne, de Montbrison et d'Yssingeaux qui constituent la région stéphanoise.

L'opération la plus importante de la fabriction du ruban, le tissage, se fait, soit en usines qui appartiennent à un certain nombre de fabricants, 35 environ, possédant au total près de 2000 métiers, soit dans les ateliers de tissage à domicile ou ateliers familiaux appartenant à des façonniers communément désignés passementiers, et occupant ensemble près de 8000 métiers.

Il est intéressant de remarquer que la production de ces ateliers de famille représente à peu près 75% de la production totale de la Fabrique stéphanoise.

Cette extrême dispersion et la forme en quelque sorte atisanale qu'à conservée la fabrication du Ruban caractérisent cette industrie et donnent à sa production une souplesse qui convient admirablement à sa nature.

Les Emplois du Ruban
Le ruban est en effet souvent un produit de luxe, et presque toujours un article de mode dont la fabrication est en grande partie saisonnière et la demande sujette aux variations les plus capricieuses.

Les variétés de rubans sont aussi nombreuses que multiples les emplois qu'on peut en faire. Leur histoire est écrite dans les arts, la peinture et la sculpture depuis des siècles.

Les grands musées tels que Le Louvre nous montrent quelle place les XVIIe et XVIIIe siècles surent lui donner dans les toilettes féminines et même masculines. Plus près de nous l'extrême simplification de la mode au lendemain de la première guerre mondiale fit oublier quelques temps le charme du ruban, mais celui-ci eut bien vite sa revanche. A cet égard, 1937 fut presque une révolution; le ruban reparut alors comme une grande nouveauté.

Les reproductions des grands périodiques parisiens montraient le ruban partout.

Dans la mode, sous toutes les formes, petits ou grands noeuds et jusqu'aux chapeaux à brides de larges rubans souples firent sensation.

Dans la couture, on vit les applications dans le bas des robes, des drapés ou des noeuds aux corsages, des ceintures.

Depuis, tous ces emplois n'ont pas cessé d'être en vogue, on trouve aussi des rubans dans la lingerie moderne, dans la coiffure des jeunes femmes et les coiffures d'enfants.

De tous les charmants accessoires de la toilette féminine, le ruban est celui qui se prête le plus facilement à toutes les fantaisies et qui permet à chaque élégante d'y ajouter une note de goût personnel, un charme particulier.

Mais à coté des emplois qu'en font la mode et la couture, il en est d'autres auxquels le ruban convient parfaitement : dans la décoration des appartements, le ruban apporte là aussi une note personnelle du plus heureux effet, soit qu'il orne un coussin, relève ou borde un rideau ou que le ruban tubulaire de couleur vive, soit employé à soutenir des tableaux donnant ainsi une note claire sur des murs sombres.

Le ruban revêt les cadeaux qui se dissimulent sous les plis de la couleur des jours de fête : les confiseurs, les fleuristes, les parfumeurs connaissent bien tous les effets que l'on peut en tirer. Mais tous ces rubans unis ou façonnés, alertes et frivoles sont loin d'être les seuls qui répondent à la définition du ruban : celle-ci s'applique aussi bien à de nombreux articles utilitaires qui constituent une part importante de la production rubanière stéphanoise, ruban cache-couture, galons régences, marques et étiquettes tissées, ruban pour la décoration, ornements d'église, etc...

Le ruban est couramment employé dans la chapellerie, la confection, la chaussure. Il en est de même pour des usages industriels.

Rubaniers, passementiers...
Ce n'est pas le lieu d'étudier de manière approfondie l'organisation professionnelle de ces corporations. Il nous faut juste souligner leur ancienneté, et leur diversité. De trés nombreux documents anciens des statuts de ces métiers en témoignent.

Retenons qu'il y eut d'abord les crespiniers. Le mot crespine désigne une frange tissée et ouvragée par le haut. Ce mot trés ancien servait à désigner des franges trés courtes à brins fins, trés rapprochés rt même touffus. Après les crépiniers apparaissent les laceurs de fil d'or, les dorelotiers ou frangers-dorelotiers, les sayetteurs, mais aussi parmi les professions voisines, les faiseurs de rubans d'or, les faiseurs de drap d'or, les fileresses de soie, les chasubliers, les coutepointiers, brodeurs...

A la suite des transformations successives, les ouvriers d'or et de soie, se divisent en deux branches bien distinctes: ceux qui tissent au métier et à la navette des étoffes en petite largeur qui prendront le nom de rubaniers (statuts en 1404) et ceux qui travaillent à la main, brodant les étoffes, les galons et principalement les boutons et qui prendront le nom de passementiers ou passementiers-boutonniers (statuts en 1559). Les statuts continuèrent à se modifier, ce qui fait que ces appelations de passementiers, de rubaniers, et toutes les autres ne recouvraient jamais exactement la même chose.