Evocation en trois volets
de l'histoire de la soierie lyonnaise. Par Philippe Demoule.

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Ce texte est protégé par les droits d'auteurs. L'auteur autorise toutefois la reproduction d'extraits uniquement sur des sites Internet à condition que la source soit citée et qu'un lien soit inséré. Les reproductions sur papier sont rigoureusement interdites.

 

Après les évènements qui eurent lieu à Lyon en 1834 et furent connus sous le nom de journées d'avril, le mouvement d'émigration des métiers à tisser vers les campagnes s'accentue.

C'est en 1850 que le métier à tisser mécanique fait son apparition. Trés vite son emprise se fait sentir et en 1889, Lyon ne compte plus que 40.000 métiers à bras, et déjà 18.000 métiers mécaniques. Lentement la profession se transforme et les métiers industriels plus productifs et évitant aux ouvriers les longues journées de fatique imposées par le métier à bras, les remplacent peu à peu, donnant à notre soierie lyonnaise une impulsion nouvelle et un visage fondentalement différent. Le point culminant de cette métamorphose se situe après la guerre de 1914 et coïncide tout naturellement evec l'installation et le plein développement de l'éléctricité.

Quant à la dispersion du travail à façon hors de Lyon, elle rempnte à la Révolte des Canuts et depuis n'eut cesse de s'amplifier, gagnant d'abord les campagnes lyonnaises, puis les départements voisins. Les fabricants préféraient faire travailler des tisseurs disséminés et isolés dans les campagnes environnantes soit en petits ateliers dirigés par un façonnier, soit à domicile. Le métier à domicile était alors souvent un complément des travaux de la ferme, autorisant un apport non négligeable aux revenus des paysans.

Cette tactique éprouvée permettait ainsi aux fabricants donneurs d'ouvrage, d'allouer des salaires plus bas, sans craindre en contre-partie les réactions dues aux mécontentements d'ouvriers groupés et organisés en syndicats à l'intérieur de la ville.

A Saint-Etienne, quelques passementiers eurent l'idée de tisser les tableaux romantiques des peintres de l'époque, en soie noire et blanche. Véritables répliques de la photographie, alors naissante et trés en vogue, ces tableaux connurent un certain succès. Curieusement, les mécaniques Jaxquard qui les tissaient alors fonctionnent encore de nos jours et la "Maison des Canuts" de la Croix-Rousse en conserve un certain nombre.

En 1886, le Conseil Municipal de Lyon, soucieux de préserver le label de qualité de la soierie lyonnaise, décide de créer une marque aux armes de la ville, afin de permettre aux acheteurs de reconnaître que l'étoffe a été tissée à Lyon. Cette marque faisait l'objet d'un contrôle de la part d'une commission de surveillance fondée à la délivrer aux fabricants, et composée de 54 membres, fabricants, tisseurs ou habitants de la Cité.

Le 29 septembre 1901, on fêtait dans le quartier de la Crois-Rousse, le 500ième métier mécanique. Ce même jour on inaugurait la statue de Jacquard, "bienfaiteur des ouvriers en soie". Dans un ouvrage de 1933, Marcel Grancher, relatant cette journée de double célébration, adresse un message imaginaire à la statue de Jacquard : "Bon Jacquard, dont le visage de bronze est malgré tout si doux, bon Jacquard qui, du haut de votre socle de granit, semblez sourire aux gones alentour, vous n'aviez certes pas voulu ce qui se passe en ce moment. Et peut-être, vous dîtes-vous aussi que, sans le secours de votre mécanique qui a rendu possible la diffusion du textile, les canuts continueraient à mal vivre en tirant les lacs, mais à vivre tout de même...".

Les crises se succèdent. En 1913, la "Condition des soies de Lyon", sorte d'organisme officiel par où passaient toutes les soies naturelles, en pesait 8 145 144 kg. En 1931, ce chiffre tombait à 3 119 797 kg.

En 1916, Edouard Herriot créait la foire aux échantillons de Lyon, dotant la ville d'un précieux instrument d'expansion économique, tout en lui restituant une antique et noble tradition. Cette foire qui, outre un lieu commercial, était également et surtout un lieu de rencontre et de confrontation d'idées, devint rapidement l'une des plus importants manifestations d'Europe. Chaque année au printemps, elle allait porter le renom de Lyon aux quatre coins du monde.

Lyon est toujours la capitale de la soierie. Ce n'est plus celle de la soie. La soie utilisée représente aujourd'hui à peine 2% du poids des matières qui y sont tissées. L'expression "tissage de soierie" englobe par extension toutes les matières à fibres continues comme la soie artificielle rebaptisée "rayonne" depuis la loi du 8 juillet 1934. Depuis longtemps la soierie n'est plus le domaine réservé de sieur Bombyx. C'est en effet en 1864 que le premier fil artificiel a été fabriqué par le comte Hilaire Bernigaud de Chardonnet. Il faut bien admettre que l'industrie des fibres artificielles possède ses lettres de noblesse et n'est absolument pas une industrie de remplacement née de la guerre comme on pourrait le supposer. Toutefois, en 1864, la soie artificielle était loin d'être au point. Ce fil était cassant, épais et d'un brillant... artificiel! On ne pouvait décemment présenter cela comme le remplaçant futur du fils de Bombyx! Donc on s'inquiéta assez peu de son existence. Joli travail de chimiste, on en convenait. Mais qui ne vivrait pas...

Ce n'était là que le premier né d'une nombreuse famille. Il eut des frères et soeurs, que l'on affligea de noms barbares : viscose, acétate, cupro. On les oublia également dans la grande tourmente de 14-18. La soie régnait et Bombyx était encore à la fête. La chimie progressant, le fil de soie artificielle fut amélioré. Il faut rendre aux soyeux cette justice : ce ne fut qu'avec timidité, avec répugnance presque, qu'ils firent une petite place à ces enfants turbulents. Depuis 1930, les chimistes ont fini par produire un fil impeccable ayant la souplesse et le toucher de la soie naturelle. Il est délicat d'affirmer que l'essor fantastique du fil artificiel est une des causes du déclin de la soierie lyonnaise. Car s'il est indubitable que ce sans fil infiniment plus facile à travailler que la soie naturelle, les pays étrangers auraient eu beaucoup de mal à trouver chez eux la main-d'oeuvre compétente dans le travail de la soie, il est tout aussi incontestable que sans l'artificiel bon marché, plus de métiers eussent été arrêtés à Lyon.

1920, 1930, les années folles! Enfin! Les prestigieuses "nouveautés" de Fractus et Descher, de Ducharne, de Dubost et de Bianchini Férier. Le modernisme va jusqu'à s'inspirer des compositions de Raoul Dufy. C'est l'époque des collaborations prestigieuses comme celle de Dubost et Ducharne. Michel Dubost, originaire de Lyon, doit gagner sa vie et donc concilier cet impératif et son attirance pour l'art. Au moment du règne de la soie et du tissage, il fait naturellement une activité professionnelle du dessin appliqué aux arts textiles. En 1917, chargé de cours aux Beaux-Arts de Lyon, il essaie d'innover dans sa classe en respectant la personnalité de l'élève et en lui donnant les moyens d'avancer et de s'épanouir. Parallèlement, un jeune fabricant de soieries à Lyon, François Ducharne remarque ses dessins et lui propose en 1922 de réserver toute sa production personnelle de dessins textiles à la société des soieris Ducharne, et d'organiser à Paris un atelier de dessin avec l'aide d'un groupes de jeunes dessinateurs au service de la même société. Ils travailleront ensemble durant 10 ans pour la mode et la haute couture. C'est l'époque dorée de l'illustre couturier Paul Poiret qui nous parle de ce métier d'artiste : "Un homme de génie ne peut se plier aux exigences du commerce, qui ne veut retenir que ce qui peut être bénéficiaire. Ainsi, les jardiniers ne conservent sur un arbre que les branches porteuses de fruits. Mais un artiste a besoin de pousser toutes ses branches; et même celles qui ne produiront rien sont valables pour lui. Qui oserait dire qu'elles ne donneront pas aussi des résultats dans un avenir plus lointain ? Pour l'artiste, l'inutile est plus précieux que le nécéssaire et on le fait souffrir quand on choisit dans son oeuvre ce qui est monnayable seulement. Un artiste a des antennes qui vibrent lontemps à l'avance et il pressent les tendances du goût bien avant le vulgaire. Le public ne peut jamais déclarer qu'il se trompe. Il ne peut faire qu'un acte d'humilité devant les choses qu'il ne pénètre pas..."

En 1975, au Musée Historique des Tissus de Lyon, se tint "les folles années de la soie", prestigieuse exposition rétrospective regroupant les esquisses et dessins de Michel Dubost et des élèves de l'atelier de dessin Ducharne. Sur l'affiche, une dédicace de la célèbre Colette :

CELUI QUI TISSE LE SOLEIL,
LA LUNE
ET LES RAYONS BLEUS
DE LA PLUIE.

Et les canuts à bras?

"Lecteur, regardes avec respect ce canut. Tu n'en verras bientôt plus", écrivait déjà en 1894 Nizier du Puispelu...

Dans les années 1950-1960, sur la demande du Mobilier National qui s'occupe de la restauration des chateaux et palais nationaux, deux fabricants lyonnais on remonté chacun un atelier de métiers à bras. Ici, se tissent les étoffes somptueuses qui parent les châteaux de Versailles, Fontainebleau, Compiègne et la plupart des palais étrangers. Ces étoffes façonnées trés complexes sont reconstituées scrupuleusement d'après les dessins originaux d'époque, minutieusement traçés à la plume sur les livres de commandes des fabricants d'autrefois, et conservés aujourd'hui en archives. Ces livres sont eux-mêmes de véritables chef-d'oeuvres de minutie et de dextérité manuelle. Les étoffes qui sortent de ces ateliers ne peuvent être tissés mécaniquement du fait du grand nombre de coloris qui les composent. Le tissu créé par Philippe de Lasalle pour la chambre de Marie-Antoinette comportait 112 nuances différentes. Dans ses huit heures de labeur quotidien, le canut en tissait six centimètres... Les divers coloris devant se juxtaposer dans la même foule, la technique utilisée était celle du broché, dans laquelle la trame ne court pas de lisière à lisière mais pénètre et ressort de la foule uniquement sur la portion du motif où doit apparaître le coloris. Le tisseur range devant lui toutes ses petites navettes à brocher, chargées d'espolins de couleurs variées. Les étoffes étant destinées à l'ameublement (sièges, tentures, murs), on utilise une chaîne de fond et deux ou trois chaînes de liage. Il s'agit en fait de plusieurs étoffes tissées simultanément sur le même métier et imbriquées les unes dans les autres.

A Lyon, le canut n'est pas un tisserand, c'est un tisseur. Il est l'un des maillons de la longue chaîne qui participe à la confection d'une étoffe, depuis l'adaptation sur le papier jusqu'à celui de la diffusion. Il ne procède pas de la création, ne s'occupe ni de l'ourdissage, ni de la préparation du métier. Son rôle consiste à tisser. Ce n'est qu'un éxécutant, mais un éxécutent de talent ayant une connaissance absolue et une maîtrise totale de son art. Le dessinateur en soierie, le metteur en carte, le liseur de dessin, l'ourdisseuse, la plieuse, la tordeuse, la remetteuse, la monteuse de métier, la dévideuse, la canneteuse, le guimpier, le gareur, sont autant de spécialistes, autant de maillons composant la même chaîne.

Rien d'étonnant à ce que la soierie lyonnaise ait pu occuper la population de la ville toute entière.

Dans les ateliers demeurés tels qu'ils étaient il y a un siècle et demi, on bricole la dernière navette à peu près en étât. Car ce matériel trés spécial n'est pas inusable et s'est épuisé. Au rythme cadencé des mécaniques jumelées, les prestigieux brocarts d'or, d'argent et de soie s'élaborent à raison de quelques centimètres par jour. Les superbes brochés aux innombrables couleurs, les lampas à fond de satin et motifs lancés, s'enroulent imperceptiblement sur les rouleaux.

Dans l'atelier au plancher bosselé et rapiécé, le soleil darde ses rayons sur les nappes de fils aux couleurs d'arc-en-ciel. Et ces traits de lumière s'y étalent en une mare de clarté, incapables qu'ils sont de transpercer la nappe de soie dont la densité atteint souvent les 130 fils au centimètre.

En hiver, à la nuit tombée, l'atelier prend une dimension surnaturelle,. Dans le sanctuaire de la soie, seules les lampes individuelles des métiers, qui ont remplacé les fumeux "chelus" à huile d'antan. Spectacle fascinant que celui des chaînes de soie et du visage conscencieux du canut penché vers son battant, qui seuls émergent de l'obscurité totale.

Les derniers représentants de la profession font aujourd'hui figure de curiosité locale. Où sont donc passés les quarante mille métiers lyonnais qui battaient en 1890?

Des dizaines de métiers lyonnais ont été brûlés. On rencontre encore dans les campagnes quelques bâtis miraculeusement rescapés. Ils sont bardés de planches et font, paraît-il, d'admirables poulaillers...

Si la soierie lyonnaise mécanique a peut-être encore un avenir, l'aventure du canut se termine ici.

Comment ne pas déplorer que les tous derniers métiers à bras soient uniquement voués à refaire les étoffes anciennes, reniant ainsi plusieurs siècles de création. Imaginer qu'une école puisse initier de jeunes tisserands motivés à ces techniques ancestrales, sur ce vieux matériel attachant et chargé d'un glorieux passé, puis mettre ces techniques au service de la création contemporaine de soierie, semble passer pour une idée saugrenue, et cependant, n'est-ce pas là toute la tradition de la soierie lyonnaise?

Philippe DEMOULE.

Ainsi se terminait en 1979 cette série de trois articles. Vingt ans se sont passés. Vingt années, c'est bien peu de choses dans la longue histoire de la soierie lyonnaise. Vingt années, c'est ce qu'il a fallu pour la mettre à terre et la terrasser.

Il y aura donc prochainement un quatrième volet à cette série qui en sera la triste épilogue, voire son épitaphe... Mais si la soierie est morte, tous les vieux métiers à bras et mécaniques ne se sont pas tus. Quelques anges gardiens, par ci et par là veillent au grain, et nous vous en parlerons prochainement.

 

Mr Joseph PERRET, qui fut le dernier canut indépendant de Lyon, dans son atelier de la Croix-Rousse, vers 1969. C'est en hommage à ce grand-père maternel disparu trop rapidement que Philippe Demoule dédia cette série d'articles sur la soierie lyonnaise écrite en 1979.

 

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